Je veux partager le pain avec les fous

 

Je veux partager le pain avec les fous
(et autres textes)

Textes : Christine Lavant*
Voix : Mélanie Prochasson
Accordéon / Accordina / Matériau sonore : Alexis Palazzotto

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* »Autrice autrichienne rongée par une grande fragilité physique autant que psychique, Christine Lavant (1915 – 1973) a construit peu à peu un travail puissant marqué par la spiritualité qu’elle vit comme une brûlure. Récompensée par de nombreux prix, son oeuvre est méconnue en France. « Je veux partager le pain avec les fous », petit recueil de poèmes inédits, incendiés par la foi, de chair et de sang (…)  »     (texte : programme Les Rugissants, la cave poésie)

Agnus (répétition) :

 

Je veux partager le pain avec les fous, ed. Fissiles, trad. Hugo Hengl

Un art comme le mien n’est que vie mutilée, ed. Lignes, trad. François Mathieu

« Abwändigt hängt der Mond in Dunst », Die Bettlerschale, Otto Müller Verlag, 1956

« Spindel im Mond », Otto Müller Verlag, 1959

A propos du spectacle, la critique de Cédric Demangeot (Editeur)

« Je me fais très volontiers le défenseur du spectacle présenté récemment par Mélanie Prochasson à la cave Poésie à Toulouse à partir du texte de Christine Lavant, Je veux partager le pain avec les fous, dont je suis l’éditeur en langue française. Ce spectacle m’a paru très réussi, à plus d’un titre. En tant qu’éditeur et auteur de poésie depuis deux décennies, je suis particulièrement conscient des écueils du genre et notamment, de ce que le passage de la poésie au théâtre ne va pas de soi, qu’il s’agit le plus souvent d’une opération délicate-voire, dans certains cas, périlleuse. Dans le spectacle de Mélanie Prochasson, un très juste équilibre est trouvé entre l’intériorité inaliénable du poème, qui est lu avec une grande précision d’âme et une grande pudeur, et la mise en extérieur qu’opère le théâtre : décor et costumes simples, mais immédiatement évocateurs ; jeu de scène très sobre, ponctuel, et néanmoins expressif, voire (à juste titre) expressionniste dans certains de ses emportements. De ce point de vue théâtral, je dois dire aussi que j’ai été frappé par ce fait, que le personnage créé par Mélanie Prochasson est d’une très grande ressemblance physique avec les photographies que nous connaissons de l’auteur, Christine Lavant (1915-1973). Ce détail contribue certainement pour une part au pouvoir de fascination de son spectacle.

La partie sonore est également importante et réussie, minimale dans ses moyens comme dans ses effets, elle a avant tout une fonction rythmique, mais aussi par moment une dimension symbolique, notamment lorsque le burin cogne la pierre jusqu’à la briser. Le spectateur y verra certainement une métaphore … de ce qu’il voudra : l’âme ? le coeur ? la vie ? La pierre comme le poème gardent leur mystère, afin que nous puissions à notre tour l’interroger dans son envol, ou nous cogner la tête contre son mur. La poésie de Christine Lavant, remarquable autant par son aspiration spirituelle très vive, que par sa conscience brutale de la misère d’exister, est rendue dans ce spectacle avec une grande justesse et donne le sentiment de la vie. »

A propos du spectacle, la critique de Romain Madoyan (Directeur adjoint de la Bibliothèque départementale de prêt, de Haute Garonne)

« Le choix de textes, m’a paru particulièrement cohérent. Leur ordre, également. Votre voix, bien posée et sans affèterie, sert parfaitement la poétesse. J’ai été personnellement très convaincu par la sobriété générale de la mise en scène, qui sied bien à ce que vous donnez à entendre. »

Abwändigt hängt der Mond in Dunst (répétition) :

 

 

Le Contexte :

Suite à une lecture à la Cave Poésie dans le cadre de la manifestation « Love me tender » (2016) où j’avais lu des extraits de la correspondance entre Gustave Flaubert et Louise Colet, Yann Valade (Directeur de la Cave Poésie) me fait la proposition d’une lecture dans le cadre des Rugissants 2017 (cycle de lectures musicales qui émaillent la programmation de la Cave Poésie tout au long de l’année).

Il s’agirait d’un texte de Christine Lavant (auteure autrichienne) qui a pour titre : Je veux partager le pain avec les fous

La rencontre est immédiate ! D’une grande sensibilité et d’une âpreté sans concession, c’est la parole à fleur de peau d’une écorchée vive qui me saute littéralement à la gorge. Il s’agit d’un texte d’une grande force poétique emprunt d’élans parfois mystiques. Un long poème en forme de monologue intérieur, qui parfois invective Dieu lui même.

«  Celui qui d’ores et déjà me chante l’osseuse chanson,lavant3

il n’est pas l’un de tes messagers.

Il nourrit les morts vivants,prodigue ses soins aux cercueils de chair

et d’os, rompt le pain qui cliquette, verse un vin glacial

et chante une messe irrémédiable. »

« Au dessus d’une eau dix fois noire dix fleurs rouge feu maintenant »:

L’univers de Christine Lavant se tisse aux éléments, matériaux et végétaux qui fondent son quotidien : la terre, l’eau, les pierres, les fleurs, le vent, les arbres, les haricots qu’elle écosse dans le petit matin d’hiver …

C’est une longue respiration qui s’enfle, se déploie, s’épuise, recommence et qui m’évoque la vague qui arrive de loin, grossit, se casse sur le sable, puis repart au large …

C’est un souffle rauque, dans tous les sens du terme. Christine Lavant a souffert de nombreux maux, (entre autre de tuberculose pulmonaire) et vécu dans un profond ascétisme dû -en partie- à une grande pauvreté. Ses textes sont une aspiration tout autant qu’une inspiration, une écriture construite comme un large souffle mêlé aux éléments. Elle « tricote » (pour citer Thomas Bernhard à propos de l’auteure) des envolées lyriques, parfois mystiques, dans une forme d’une grande précision, une forme épurée, qui va à l’essentiel.

Marquée dès l’enfance par la maladie, Christine Lavant en gardera toute sa vie les stigmates. Son corps est empreint de douleurs profondes et son écriture jaillit d’elle tel un cri de colère et de rage.

«  Une dissension entre le cœur et les reins,folie1
dans la rate un œuf de coucou.
Tout cela au service de mon dieu,
le dieu de substitution qui est presque vrai,
en tout cas un vrai persécuteur.
Interrogez les orbites de mes yeux,
interrogez la naissance de mes doigts,
mes reins, mes poumons
et mon larynx adulte.folie2

Il lance à tous des coups d’épingles.

Coups de fouet, brûlures d’orties,
chacun reçoit équitablement sa part
à tout moment de la journée. »                                      

Le Danube sale (répétition) :   

 

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La Dramaturgie :

Yann Valade me demandant de compléter ce texte avec d’autres, je lis tout ce que je trouve de et sur Christine Lavant. A cette occasion je découvre que Thomas Bernhard (plutôt avare de compliments) admire Christine Lavant dont il regrette que « beaucoup de textes aient été perdus, et beaucoup d’autres sacrifiés en une seule flambée » (« Vielen Texte gingen verloren, viele opferte sie dem Einheizen », Welt, n° 24, 04.07/2015 « rubrique Kultur »

Je finis par retenir plusieurs textes tirés du recueil : Un art comme le mien n’est que vie mutilée, ed. Lignes, trad. François Mathieu ainsi qu’un très beau poème : « Abwändigt hängt der Mond in Dunst » tiré du recueil Die Bettlerschale, Otto Müller Verlag, 1956.

Mon idée n’est pas de lire un texte suivi d’un autre texte. Cela n’aurait pas de sens. Il me semble plutôt nécessaire de les faire résonner entre eux, de les travailler comme un jeu de miroirs se reflétant l’un l’autre, se répondant, entrant en vibration, tant il m’apparaît que l’ensemble des œuvres de Christine Lavant (du moins celles que j’ai pu lire) ne forment q’une même parole, un même long monologue.

Je commence donc à partir de ce matériaux un travail de dramaturgie.

Tout en conservant la chronologie de Je veux partager le pain avec les fous , je retranche certains passages et insère par endroit des fragments de Un art comme le mien n’est que vie mutilée. Je recompose ainsi un ensemble et travaille ce matériau textuel comme un matériau sonore, m’attachant au son plus qu’au sens, au rythme de la langue, aux images poétiques, le sens émergeant au fur et à mesure de la forme qui se construit.

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Le texte se déroule alors comme vaste chant sombre et grave émaillé de quelques contre-points plus légers qui reviennent telle une ritournelle. Il avance inexorablement jusqu’au bout du souffle, jusqu’au dernier mot, jusqu’à la parole muette.

« si tu veux m’atteindre
il faut que, d’une formule très sacrée,
tu conjures ma langue de pierre,
car elle se rend neuf fois par jour
aux enfers pour y brûler un mot. »

 Mélanie Prochasson

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La Musique :

Il est des rencontres avec des auteurs et leurs textes, qui pénètrent profondément nos chairs.

Lorsque Mélanie Prochasson me propose de collaborer à la lecture des poèmes de Christine Lavant

Je suis spontanément conquis par le titre de l’ouvrage : Je veux partager le pain avec les fous.

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Entrer dans la poésie de Christine Lavant fut pour moi une véritable épiphanie, révélant la femme, l’auteure et une forme d’expression brutale de la cruauté du monde au sens où l’entendait Antonin Artaud.

Qui est donc cet être qui dit vouloir rompre le pain avec les fous et qu’est donc ce pain sinon la folie elle-même ?

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Christine Lavant manipule à cru le matériau brut des mots dans le pétrin de nos esprits, laissant gonfler ensuite nos âmes au levain de ses images. Par vagues successives elle façonne le tout dans l’intimité obscure de la raison, où la folie joue les ramasse-miettes et se brule les ailes à chaque essai d’envol vers la lumière.

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Comment dès lors créer un univers sonore à la mesure de cette froide incandescence ? Revenir moi-même la matière brute : La pierre, le bois, le métal. La travailler à la masse, à la scie, au burin. Retrouver les gestes bruts aussi : frotter, râper, aller et venir, marteler. Utiliser les lames de mes accordéons comme un agrégat d’acier parcouru par le souffle de sa spiritualité, leur timbre comme un infime espoir de rédemption . Psalmodier un Crédo attaqué par la rouille du désespoir.

Peut-être ainsi pourrais-je humblement rendre hommage à ce talent unique.

Alexis Palazzotto

Oh ! un chien qui pleure (répétition) :

 

La Scénographie :

Mélanie Prochasson a pensé le texte comme un matériau sonore. Alexis Palazzotto a pénétré le sens des mots par la vibration de la matière. Ensemble ils ont choisi la sobriété en terme d’espace

Du côté des mots, une vieille table. Sur la table un bol sans fond. Au voisinage du bol, les textes à dire.

A côté des mots, posés au sol, un accordéon , un accordina et quelques outils. Devant lui une potence métallique, ornée de cloches tubulaires, d’un pavé de tôle non identifié et d’une scie passe partout. Derrière la potence un madrier et un bloc de pierre. En arrière plan, d’autres outils. Ceux-là pour traiter l’acoustique sonore.

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©Philomène Roche

Représentations le :
18 Avril 2017, la Cave Poésie, Toulouse (31)
09 Novembre 2017, Médiathèque le Marsan, Mont-de-Marsan (40)
16 et 25 Janvier 2018, Goethe Institut, Toulouse (31)